L’ANNONCE AUX ENFANTS, ÉPISODE 3 DES CHRONIQUES D’UN RETOUR (PAS) ANNONCÉ

Ou « la théorie du boomerang illustrée par le malencontreux bourrage de crâne de nos graines d’expats ».

Résumé de l’épisode précédent : Violette a de la ressource, c’est indéniable, mais elle n’en reste pas moins un cœur d’artichaut (ses origines bretonnes). L’annonce de ce retour vers la mère patrie est avant tout un n-ième arrachement à ce qui fait le sel de la vie : les amis, et elle réalise que la perte de son « statut d’expatrié » est comme une perte d’identité. Mais elle se ressaisit bien vite, soutenue par Albert. Passée une période de silence imposé, ils peuvent enfin annoncer la nouvelle à leur entourage.

 

"C’est clair, depuis que j’ai pu vider mon sac quand l’embargo sur THE news de l’année fixé par Flashy&Co  (le futur-ex employeur de mon Albert) a été levé, je me sens beaucoup mieux. En fait pas immédiatement, mais maintenant oui, ça va mieux. Car à un moment donné, on ne peut pas dire que j’étais épanouie à la vue des visages défaits de nos chères têtes blondes après qu’on leur lance un joyeux (à peine forcé) « les enfants, on a une GRANDE nouvelle a vous annoncer ! » (cela dit j’avais mis le véto sur la suggestion over-optimiste limite honnête de mon époux qui suggérait : « on a une SUPER nouvelle à vous annoncer »).

Ils sont malins, les enfants. Pourtant, on avait préparé un super aperitivo (version chic milanaise de l’apéro) avec Chipster importés de France pour les amadouer, jus d’orange, et on leur a donc clamé avec un grand sourire pas-fake-du-tout qu’on avait cette grande nouvelle à leur annoncer. Eh bien, avant même qu’on rajoute quoi que ce soit, ils ont tout de suite commencé à faire des têtes scandalisées en disant :

– « Ah non ! vous n’allez pas nous annoncer qu’on déménage cette année ?
– Euh… si, justement… mais on vous assure, ça va être super ! On va…
– A Mexico ! (Loustique, 5 ans, notre petit dernier, mexicain de passeport justement).
– Non…. Cherchez encore…!
– Alors en Écosse ! (Loyse, 8 ans, notre douce catalane, qui s’est énamourée de l’Écosse sans y avoir jamais mis les pieds depuis qu’elle a fait un exposé dessus en classe – parfois les maitresses ne nous facilitent vraiment pas la tâche en leur mettant des idées pareilles dans la tête).
– Non, pas en Écosse non plus… oh, et puis voilà : on va… à Paris ! ».

Gros blanc – suivi de cris déchirants.

«  Ah non ! Mais non ! Vous ne pouvez pas nous faire çaaaaaa !!! Pas Pariiiiis ! Pas juste quand Louisette allait arriver à Milaaaaaan ! » (Léontine, 12 ans à qui on ne la fait plus).

On s’est regardés avec Albert, pffff….. on comptait un peu sur les enfants pour faire remonter le niveau d’énergie : c’est un échec. Bilan : montagne de Kleenex et reniflements incessants des filles, regard fulminant de notre ado, Léandre, chez qui on voit monter le stress en live. Seul notre brave Loustique, qui, lassé d’en être à sa 4ème langue à 5 ans et refuse catégoriquement de parler italien, nous annonce d’un air décidé une fois le bol de Chipster englouti : « Bon, ben moi ze vais dans ma chambre, ze vais préparer mon p’tit déménagement ! ». Ouf, il y en au moins un qui semble plutôt bien prendre les choses.

Il faut avouer qu’Albert et moi sommes totalement responsables de cette déroute lamentable. D’habitude, l’annonce de la prochaine destination était toujours un grand moment familial mêlé d’excitation, d’interrogations, on sortait le globe terrestre (tiens, tu vois le grand pays en rose, là, et ce petit point : c’est ici qu’on va vivre !), on visionnait sur des images Google les clichés sur notre future culture d’accueil (la dernière fois : des pizzas, des glaces, il en faut peu pour satisfaire les enfants). Mais là, rien de tout cela. Pourquoi ?

Parce que… depuis qu’ils sont en âge de comprendre, on leur bourre le crâne à coups de « Oh les enfants, ce coucher de soleil sur le Pacifique en plein hiver, ce ne sont sûrement pas les pôôôôôvres parisiens qui pourraient en rêver ! ». Suivis indéniablement de Ahahahah ! entendus. Ou bien, depuis une pirogue au fin fond du Bélize « les enfants, ne faites pas tomber vos doudous dans la rivière aux crocodiles, papa ne plongera pas pour les récupérer ! Ahahahah ! ce n’est pas au Jardin d’Acclimatation qu’on doit entendre ça souvent ! » Et j’en passe, et des meilleures, et des plus simples aussi (déjeuners en tee-shirt en janvier devant la mer à Barcelone, notre quotidien dominical à une époque)… Nous voilà donc aujourd’hui, au plus bas niveau de crédibilité devant nos propres enfants, punis de notre imprudent enthousiasme d’une époque presque révolue désormais. L’effet boomerang en pleine figure. Ah, si on avait su…

Mais les enfants sont pleins de ressources. Les enfants sont résilients. Les enfants sont LA VIE. Ceux-là en tout cas, je vous assure, et je ne dis pas ça parce que ce sont les miens – enfin, si , un peu quand même. Quinze jours plus tard, alors qu’on se met à table, je clame un énergique (mais sincère) « Eh bien moi je suis ravie d’aller vivre à Paris ! ». Surprise, j‘entends en écho : « Moi aussi, du coup je vais pouvoir choisir les options de mes rêves en Première (Léandre, transfiguré, alléluia, une pointe d’ambition, enfin !). « Yes, j’ai fait un point sur toutes mes copines de partout, il y en 6 qui sont rentrées à Paris, c’est cool ! » (Léontine, social connector en herbe). « Moi je suis triste, mais quand même contente puisque ma meilleure amie est rentrée l’année dernière, c’est déjà ça » (Loyse, qui lie invariablement des amitiés fortes avec les copines locales, donc indéboulonnables). Et enfin un fédérateur « Ah, ben vous voyez ! Finalement vous aussi vous z’êtes contents ! » (Loustique, soulagé de constater que sa fratrie s’était ralliée à « sa » cause).

Echange de regards avec Albert, l’œil humide, soupirs de fierté et d’apaisement… C’est bon, on va sortir grandis une nouvelle fois de cette étape. Maintenant, on peut vraiment passer à l’action, remplis d’énergie, boostés par notre progéniture, Paris, nous voilà ! 

A suivre…"

 Florence Malaud

Prochain épisode Enfin, on passe à l’action ! Ou « comment Violette essaie tout du moins de planifier l’action sans tomber dans le découragement face à l’ampleur de la tâche ».