On nous en avait bien parlé, à Paris, au cours de notre formation :

"Pour se faire des amis Chinois, c'est très difficile. Il faut réussir à entrer dans un cercle, et ça ne se fait pas du jour au lendemain. Mais quand on est dedans, alors c'est gagné, et ça peut être pour la vie".

Par "cercle", on entend réseau de relations. La formatrice nous avait fait un shéma au tableau, nous décrivant divers cercles, diverses personnes qui appartenaient à tel ou tel cercle... pour nous faire comprendre que pour entrer dans un cercle, il fallait connaître quelqu'un qui y était déjà.

Alors, est-ce pour maintenant ?

Il y a trois semaines, nous avons rencontré Singer et Susan, 48 et 43 ans. En attendant le bus de la résidence. Singer nous a accosté de suite, et a été visiblement séduit par l'accent chinois de Damien. Dans le bus, il lui a d'ailleurs demandé son numéro de portable, c'est finalement moi qui ait donné le mien. Il m'a remis sa carte de visite professionnelle, cela étant d'usage ici, où il a rajouté son adresse personnelle. Moi je lui ai gribouillé la nôtre sur un bout de papier. Singer m'a paru quelqu'un de très enthousiaste, et il avait l'air plutôt content de parler avec nous. Un arrêt de bus a séparé nos chemins. Cela aurait pu s'arrêter là. Sauf qu'on n'est pas du genre à rester fermés sur nous-mêmes.

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C'est Singer qui a pris les devants. Le soir, je reçois un texto de sa part : une invitation à boire le thé le soir-même. Pas possible, on n'était pas libres. Je réponds qu'on les recontactera le lendemain. Ce que je fais, en précisant qu'on viendrait les voir le jour d'après. Ils insistent, envoient plusieurs textos, on sent qu'ils nous attendent de pied ferme, qu'on peut aller chez eux n'importe quand, le plus vite étant le mieux... on arrive enfin à se libérer, seul Damien manquera au premier rendez-vous. C'est ainsi que nous buvons le thé pour la première fois chez une famille Chinoise - cf l'un de mes derniers posts - en repartant avec l'impression d'avoir été super gâtés. Il fallait que nous rendions la pareille !

Oui, mais comment ?

La Chandeleur arrive, et si on faisait un lunch "crêpes/cidre" ? Ca c'est bien français ! Mais on a vraiment hésité. On nous a dit :"Ils n'aiment pas le sucré, les Chinois". "Ils n'aiment pas le fromage, les Chinois". "Faîtes-leur des quiches, ou un rôti de boeuf patates". Dommage, on aurait bien aimé les crêpes, nous ! Mais sans fromage, on met quoi dans nos galettes ? Et sans sucre, sans confiture ? On a décidé de panacher... et on a fait nos courses, préparé l'appart, avec mille questions en tête : comment ça va se passer ? est-ce qu'ils vont aimer le repas ? est-ce qu'ils prennent l'appéro ? est-ce qu'on fait du thé même si nous on n'est pas amateurs ? est-ce que ça gêne si une de leur fille ne mange pas à la table des adultes ? est-ce qu'on prévoit un petit truc à leur donner au moment de leur départ ? etc, etc... on aurait crû qu'on invitait des extra-terrestres.

Nous avons donc accueilli Singer, Susan et leur cadette chez nous. Nous sommes allés les chercher dans la résidence, où ils s'étaient perdus, bien qu'y habitant eux-mêmes, et les avons dirigés à notre appart. Leur aînée n'était pas présente, car partie la veille à Taïwan pour ses études, et ce jusque juillet. Toutes nos questions et interrogations se sont volatilisées au contact de Singer, toujours aussi joyeux et visiblement content d'être là.

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La suite, très naturelle, plus de questions en tête ; cela s'est très bien passé. Ils ont apprécié l'appéro, adoré les olives vertes, en redemandaient presque.

La quiche au saumon, puis aux lardons, a valu à Jérôme des "hao chi", "hao chi" [ra-o-tcheu : très bon !]. On a été surpris que ça leur ait tant plu. Puis le risotto au poulet : ils n'avaient plus faim, mais ont tout mangé, leur fille a même mis sa timidité de côté pour se resservir. Suite à ce plat, ils se sont levés pour prendre congé. "Mais non ! Il reste le dessert !". Ca, on le savait qu'ils ne prenaient pas de dessert. Mais on ignorait qu'ils partaient dès la dernière fourchette avalée. Ils nous ont répondu qu'ils étaient pleins, mais se sont rassis, et nous avons dégusté une crêpe confiture. Leur fille a testé le Nutella, non sans une méfiance certaine au départ.

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Nous aurions pu croire qu'ils faisaient semblant d'apprécier notre repas, car en Chine les gens ne disent pas qu'ils n'aiment pas, ce serait perdre la face. Ils disent plutôt : j'aime, mais je préfèrerais... ce jour-là, pas de "je préfèrerais", mais des congratulations à tout bout de champs, ouf !!!

Alors, qu'est-ce qui a poussé Singer et Suzan à montrer tant d'entrain pour que nous nous voyions si rapidement ? Car il faut savoir également que les Chinois agissent toujours en fonction de ce que cela leur rapportera. C'est cela, le Guanxi, une relation donnant/donnant, à cultiver assidûment si l'on veut que la relation instaurée perdure. Tel un employé de Jérôme qui lui apporte un jour un cadeau en s'attendant de fait à une augmentation en échange. Ca peut nous déranger, occidentaux, cela fait "intéressé", mais ici c'est naturel, c'est dans leur culture. Dans le monde du travail, le Guanxi permet par exemple de décrocher un emploi (nous on appelle ça le "piston", chez nous ce concept est connoté négativement, alors qu'en Chine cela est très naturel, d'ailleurs plus le réseau de relations est grand, meilleures vont les affaires...). Donc, le Guanxi, ça semble plus utilitaire qu'émotionnel, ça m'embête un peu, mais il faut parvenir à comprendre et intégrer les coûtumes du pays qui nous accueille...

Singer et Susan attendent-ils que nous leur transmettions notre culture française ? (car ils ont des amis en France). Veulent-ils améliorer leur anglais ? Cherchent-ils des amis pour leurs filles ?

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Peu importe, ils avaient l'air contents, et nous aussi. Ils nous ont tout de même impressionnés en nous parlant de leur patrimoine, inimaginable. Nous avons réalisé subitement que nous ne vivions pas dans le même monde... nous verrons si nous parvenons à établir une amitié malgré ce fossé...

Je suis plutôt confiante.     P1100933

Je pense que nous nous reverrons assez rapidement. A suivre...

 

Bon, maintenant qu'on est tous seuls à la maison, j'ai le droit de salir la cuisine ! Faut se remettre de ses émotions !

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